J’ai dansé sur les tombes

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Le ciel semble avoir compris la nécessité d’être bassement plombé. A droite et à gauche, mes enfants étonnamment sages tiennent mes mains et suivent le corbillard avec moi. Tout est si solennel: les hommes vêtus d’anthracite, le brillant de la voiture, la musique de Wagner et la lenteur du cortège. Le premier enterrement de ma vie d’adulte: mon oncle; enfant, j’aimais qu’il me porte.

Dans la gravité de ce moment, quelque chose pointe en moi alors que je regarde mes pieds presque immergés dans le gravier. Un souvenir heureux? Ici? Je lève les yeux pour contempler les allées, symétriques et éternelles. Mes yeux devraient regarder ce qui se passe devant, mais ils s’enfuient sur ces chemins, car je suis ici chez moi. Ce cimetière, c’est ma maison. J’ai grandi ici avec ma sœur: aux vacances, nous étions accueillies par notre grand-mère tessinoise habillée de son grembiule (tablier) qui oscillait entre le violet et toute autre couleur qui la vêtait de veuvage. Avec elle, souvent, nous gravissions la colline et traversions la route qui nous séparait du cimetière. La porte monumentale passée, ce domaine était à nous. Nous savions courir et freiner dans le gravier blanc sans y imprimer trop de traces pour donner l’illusion d’un lieu rangé. Nous connaissions le chemin le plus court vers la «cuisine des plantes» où, sur une grande table de granit, la nonna (grand-mère) se livrait à des considérations climatiques en patois, se demandant pourquoi ses plantes n’avaient pas résisté au soleil. Nous connaissions le point d’eau, «la toilette», là où les arrosoirs se balançaient en silence. Nous discutions sans fin pour savoir lequel choisir et finissions par prendre l’immense arrosoir en plastique que nous allions devoir porter à deux et qui allait être source de conflit et de pieds mouillés. Lorsque nous étions arrivés à «notre» tombe, la nonna sortait des restes de chiffons et nous nous évertuions à polir le noir d’une tombe griffée par les années en commençant par la photo de notre grand-père. La nonna rencontrait alors des gens et parlait des choses de la vie, des décès récents, et de nous, sa grande joie.

Comme les maisons, les cimetières sont l’image architecturale d’une culture de décoration, de rangement, de fleurs et d’habitudes. Ce sont aussi des jardins où il fait bon reconnaître les plantes qui y habitent depuis des siècles. J’aime les cyprès, dont on dit qu’ils ont des racines profondes qui ne déplacent pas les terrains et ne font pas «ressortir les corps»; je reconnais les violettes, «un bon choix pour l’hiver». Ici repose mon oncle, dans ce petit jardin qui préfigure l’Eden; ce lieu plein de mes jeux d’enfant où la mort ne m’a jamais fait peur. Ce lieu que nous aménageons comme un chez soi, car c’est dans la nature humaine de le faire. Sois en paix, tu es à La Maison.

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