à genoux tous les deux

Mon tout petit, je me suis tournée vers toi. Tu étais à genoux dans la terre meuble, attentif comme on ne l’est que dans la grande sagesse des trois ans. Dans l’ombre du jour coulant tu voulais m’aider à porter, à creuser, à jardiner. J’étais distraite et tes questions de ridicule vérité ne cessaient de vouloir me rapporter vers ma lourdeur dans le sol. Je t’ai regardé avec soin et j’ai vu que tes cheveux salis de sable et feuilles avaient poussé. Je me suis émerveillée, de ta présence, de ta joie délicate et de ton monologue naïf. Tu es mon dernier et celui qui m’a faite entrer dans l’automne de ma vie, scellant la définitivisé de la pause de mes grossesses. J’ai désiré suspendre le temps et remercier qu’il me soit donné d’être là avec toi. Tu as alors dit « pourquoi on met les œufs dans le sol ? C’est pour que le lapin les trouve à Pâques ? ».

J’ai ri et tu as ri avec moi, inconscient que je riais un peu avec toi, mais surtout de toi. Je profitais des derniers rayons pour planter les bulbes des fleurs printanières. Planter les bulbes est un geste parfait à faire avec les enfants. Creuser, déposer non pas une graine minuscule mais un oignon de la taille, justement d’un gros œuf. On peut déchirer un sachet de graines mais on ne peut pas égarer un bulbe en route. Tu creusais avec le petit exportateur de terre rond (plantoir à bulbes). De ton poids tu pesais sur la terre -toujours meuble pour cette tâche- et l’appareil gardait en son ventre la matière que tu repoussais hors du trou. Dans le creux, nous estimions ensemble la taille nécessaire pour chaque bulbe, et je t’ai montré que plus l’oignon était gros plus il lui fallait une fosse profonde (jusqu’à trois fois sa taille). Nous avons regardé leur anatomie ; leur visage qui est une pointe, et leurs « fesses » qui laissent sortir des petites racines. Je t’ai montré que les bulbes attendent la nourriture avec le visage vers le haut, et tu ne t’es plus trompé en les posant dans les cavités. Tu as demandé où étaient leurs habits pour l’hiver et je t’ai montré leurs petites peaux, comme celles des oignons. « La terre sera comme une couverture dans leur sommeil » ai-je répondu. Et nous avons « mis le duvet » sur les petites boules.

Nous avons parlé du temps, si abstrait pour toi. Les bulbes d’automne se divisent par date de floraison. Certains comme les crocus sont les premiers à sortir, (février) et d’autres (la narcisse) sont associés au printemps. D’autres, enfin, mettent presque un an à émerger (les cyclamens). « La fleur sortira demain ? ». « Non », ai-je eu envie de dire, « dans 6 mois, quand la neige aura fondu, quand tu auras quatre ans, un quart de ta vie en plus ». J’ai compris que le plus beau bulbe de mon jardin, c’est toi mon enfant. Tu es celui qui émerge de terre au milieu des intempéries et qui me fait croire dans la fertilité de ma vie.