L’odeur fumée des livres

à Papa, qui se reconnaitra

 

J’ai grandi dans un château de livres. Petit à petit ils recouvraient les murs, les étagères, les dessous des tables. Ma mère les poussait pour que nous puissions prendre le petit déjeuner. Mais c’est mon père, jambes croisées, dans un vieux fauteuil de velours, imperturbable, dont je me souviens le plus. Je jalousais cette attention parfaite qui le rendait faussement immobile, pris par un monde dont je n’étais pas le héros. J’allais alors, sur la pointe des pieds, et je poussais le livre. Il levait, exaspéré, les yeux et détonnait en dialecte tessinois. Une fois le livre abandonné sur la table, semi-ouvert, il irradiait de son mystère qui était le secret de l’intérêt de mon père.

Il ne s’agit après tout, que d’un petit rectangle compact à la couverture lisse et sobre ; feuilles d’arbre mâchées, mots alignés, nom obscur, titre trompeur, pages numérotées- comme pour compter ma performance-. Il est un insignifiant rien dont l’obsolescence se renifle au premier coup. Mais pourquoi sentir un livre ? Qui ferait cela ? Du soyeux au rugueux, je ferme les yeux et sens le parfum de tabac à la vanille qui émane des pages et je sais dire : « il a plus de vingt ans». J’ai toujours aimé et vécu avec des livres. Leur forme externe est l’architecture de mes souvenirs ; petite, je les utilisais même comme cabane pour mes barbies.

J’aime rentrer dans la librairie et me glisser dans les couloirs des infinies possibilités. Je sens poindre en moi le terrifiant sentiment d’impossible préhension ; je ne pourrai jamais tout lire et les choix sont trop nombreux. Il ne me quitte plus, même quand, sur une table, une couverture m’attire. Je saisis le petit paquet, le retourne, l’ouvre à peine et m’arrête au craquement de la reliure. Je sens le neuf, promesse d’une histoire qui deviendra la mienne. Je pèse son poids, contemple la prudence de cet achat, consciente du tas de livres déjà présent sur ma table de chevet et du commentaire interloqué de mon mari. Les incohérences de lecture sont pourtant propres à chacun, et je sais où il cache les siennes. Une fois lu, il rejoindra la bibliothèque que je lui ai construite. Ma mère m’a transmis les calculs simples qui permettent à des planches de bois peintes de se structurer, n’ayant qu’une fine épaisseur pour permettre aux livres de prendre moins de place. C’est à la bibliothèque que j’irai pour illustrer un propos. Je reprendrai le livre dont je reconnaitrai les bords écornés, les trais vécus. Je le tendrai à l’ami en face de moi et le conseillerai. Le poids se fera vivant dans le creux de ma main. Le poids de sa vie de livre et de ma vie qui se mélangent : sable des vacances, encre du fond de mon sac, marque page à l’effigie de l’exposition visitée ou papier de carambar.

Les livres non lus, quant à eux, me nargueront chaque soir depuis leur reposoir comme pour me dire « Qu’as-tu fait de ton temps ? Tu m’as choisi pour arrêter le temps, mais ne vois tu pas qu’il passe entre tes doigts ? »

Article publié dans l’Echo Magazine

 

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Bonjour,
    Quel bel article…
    Comme d’habitude!
    Merci, c’est toujours un réel plaisir de suivre les courbures de ta plume et de ta sensibilité.
    Bonne journée

    1. Douve dit :

      MERCI! Et surtout merci de me lire, avec délicatesse et suivi

      1. J’ai envie de te dire, c’est facile de te suivre comme il est plus facile d’aimer certaines personnes. Ton écriture est ciselée, personnelle et sensible, merci à toi.
        Bonne journée

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