les petits oignons pleurent

Non, non, non, je n’aimais pas les oignons. Je poussais le risotto, avec dégoût, dès que je voyais les petits rectangles translucides et qui allaient glisser sous ma dent. Du bas de la chaise, chez ma grand-mère, le plat fumait à la hauteur de mes yeux, je les cherchais, rejoignant ainsi le peuple des enfants du monde occidental qui semblaient s’être passé la voix : « viens je te dis un secret : mange tout, mais évite les oignons ». C’est pourquoi, 35 ans plus tard, le fait de m’émerveiller devant ces étonnantes petites choses peut révéler d’un vrai miracle.

En effet depuis un certain temps, un fait étrange me questionne au plus haut point. J’ouvre mon tiroir à épices et là, dans la profonde obscurité et sans humidité, des pousses vert tendre émergent de mes oignons. C’est le printemps et les bulbes se réveillent. Le fait semble banal, mais arrêtons-nous pour contempler cette réalité : ont-ils un sixième sens ? Ont-ils déjà vécu cela dans une vie précédente ? Comment est-ce possible d’une créature éphémère comme un oignon enfermé dans le tiroir de ma cuisine sache que son moment est venu de germer ? Aucune lune vient lécher de lumière son rythme biologique, aucune pluie tiède vient caresser ses peaux successives. Et pourtant, il tend ses tentacules comme une créature primitive à la recherche de nature, de vie, d’air, de dessein existentiel.

L’oignon est fait pour être planté en terre et le printemps est le moment. La pieuvre végétale de mon tiroir le sait. Il sait qu’il est temps d’expulser de son bulbe les tiges vertes et ainsi de perdre, strate après strate, la vie qu’il porte en lui pour aller vers les hauteurs du ciel. En terre meuble et doucement réchauffée, son filandreux dessous vers le centre de la terre et sa pointe vers le soleil, les tiges vertes émergerons, creuses mais parfumées comme les mains caleuses de ma grand-mère. L’oignon se divisera sous la terre, se videra donnant des frères. Les tiges accompagneront notre été et quand elles courberont l’échine il sera temps de tirer sur elles pour découvrir le légume le plus utilisé en cuisine. Jaune contre jaune, il trainera, puissamment parfumé, sur mon comptoir pour être utilisé comme le début de bien des aventures en cuisine. J’aurai peur de le couper, sachant que l’oignon possède deux molécules qui ne peuvent se rencontrer : celles de sa chair et celles de son jus. Au sectionnement du couteau, leur rencontre produira le gaz qui m’aveuglera.

C’est le printemps et je veux planter des bulbes comme autant de petits œufs porteurs de vie. L’oignon a de particulier qu’il tisse un lien puissant comme son odeur, de mes souvenirs d’enfance à mes aventures en cuisine, de mes premiers pas au jardin (l’oignon est un des légumes les plus faciles à planter) à ma connaissance des saisons. Oignon, il y a tout un monde entre chacun de tes strates.

Article publié dans l’Echo Magazine

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