l’émerveillement de l’accueil

A Raymonde et Giovanni qui me font l’honneur d’habiter chez moi le coeur ouvert et donné. 

L’expression « laver son linge sale en public » a bien des implications qui se déplient dans ma vie de manière souvent cocasse. Elle implique l’intimité dévoilée et le voile de la pudeur soulevé. Il y a, en effet, un espace privé où les choses devraient rester. Il s’arrête à la porte de la maison. Accueillir des invités à dormir est donc ouvrir cette porte et prendre le risque que le mélange de ces deux espaces implique. Inviter c’est aussi laver notre linge sale en privé, devant un public.

Oh comme j’en ai rêvé : une chambre pour les invités ! Elle aurait une porte qui se ferme, des jolis rideaux et une ambiance harmonieuse. Sur le lit on trouverait des serviettes de bain moelleuses et blanches de tailles diverses (possiblement rangées en pyramide) et, sur les tables de chevet, des lampes coordonnées. Je pourrais y mettre un pichet d’eau froide et quelques fleurs fraiches dans un vase. Elle aurait sa propre salle de bain avec un w-c et je laisserais dans l’armoire quelques objets nécessaires : savon, dentifrice, mouchoirs, crème pour les mains. Les invités se sentiraient ainsi à la maison, conscients que j’ai préparé leur venue avec soin. Les vidéos à ce sujet pullulent sur internet. Les propositions affluent comme un cadre qui contiendrait le code wifi ou un florilège de coussins à la taie repassée. A l’instant où l’on parle de mettre une bible dans le tiroir, je comprends que mon rêve frise le ridicule et mon désir côtoie dangereusement l’hôtel impersonnel.

Le frottement de la vie est semblable aux serviettes d’un blanc-gris rêche que je propose aux hôtes dormant dans ma très fréquentée chambre télé. En effet, vivre ensemble veut dire partager l’air, et ainsi embrasser l’expérience saugrenue du croisement sur la rampe d’escalier en pyjama au cœur de la nuit. Aucune chambre qui ferme à clé ne peut éviter l’accident qui conste à entrer dans une salle de bain occupée par un inconnu recouvert de mousse de savon. Enfin, même les familles les plus polies ne peuvent éviter la crise conjugale sur le poulet trop cuit et la braguette constamment ouverte du mari. Pour ma part, c’est à l’arrivée des invités que je songe à l’état de la salle de bain où il semble que mes enfants oublient systématiquement de tirer la chasse d’eau. A travers l’œil- que je crois critique- des gens qui franchissent ma porte je vois les taches sur le sol et la chaussette adolescente égarée sous le lit (que fait-t-elle là ?). Oui, entrer chez moi, c’est entrer dans les plis du « chez moi » qui s’exposent et se montrent au grand jour.

Au réveil je retrouve mon hôte dans la cuisine, hébété comme moi par la nuit trop courte et les enfants déjà excités. Le pyjama, la mauvaise haleine, les cheveux en bataille sont autant de choses qui auraient été évités dans mon rêve. Ils sont pourtant le lieu de notre amitié : le linge sale que je risque d’exposer est la marque plus humble de ma capacité d’aimer.

Article publié dans l’Echo Magazine

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