la terre de Rome

Le geste est devenu mythique: Maximus le héros s’accroupit dans l’arène romaine et prend la terre dans ses grandes mains nues. Il la hume avec profondeur, puis la frotte entre ses paumes pour la voir s’écouler. C’est ainsi que, dans le film Gladiator (Ridley Scott, 2000), le général devenu esclave commence ses combats. Maximus connaît les types de terre et il sait, à ce simple geste, si elle résistera à ses mouvements. C’est qu’il y a, en cet homme-là, derrière le guerrier, un fermier.

Il n’y a rien de plus éloigné de ma vie qu’un gladiateur de l’Empire romain. Et pourtant, j’ai souvent souri intérieurement en faisant à mon tour ce geste incroyable – le geste le plus réaliste du film. Les amateurs de jardinage le connaissent bien: c’est la forme familière de la tendresse pour l’humus, la capacité primaire d’approche et de connaissance: toucher avec ses mains, humer avec son nez, sentir la vie frémir dans le noir ou le gris, le rugueux, le sec ou le glaiseux. J’y pense avec mélancolie tandis que, de ma fenêtre, je vois le sol se craqueler sous le vent glacial de février. De près, il ressemble à la vieille peau d’un rhinocéros, impraticable et prude. Je me rappelle mes mains asséchées par le travail, impossibles à féminiser. Je repense à la terre sous mes ongles brunis et je me réjouis car il y a, dans les heures qui se remplissent de lumière, les prémices du printemps.

 Le jardinier doit connaître sa terre et nous n’avons plus la sagesse des anciens. Une terre se compose exclusivement de sable, d’argile (ou limon) et de détritus (herbes, résidus). Il n’y a pas vraiment de terre infertile, il n’y a que des terres inadaptées aux graines que l’on désire y planter. Une terre sableuse est légère, mais elle laisse passer tous les nutriments. Une terre argileuse est plus lourde mais plus riche. Dans la première, les carottes sont plus heureuses; la seconde est plus appropriée aux vivaces et aux bulbes. Il existe un test incroyablement simple pour déceler le type de terre que l’on possède – car nous ne sommes pas tous Maximus. Il suffit de remplir une bouteille de terre au deux tiers, de la remplir d’eau et de secouer fort à plusieurs reprises afin de dissoudre les particules: après 24 heures, les sables, plus gros, se seront déposés au fond, le limon, plus fin, au-dessus, et les détritus, légers, en surface. Avec un instrument de mesure et une règle de trois, il est facile de calculer la proportion de chaque substrat dans la terre.

Dans Gladiator, Maximus meurt en rêvant qu’il caresse son blé. La promesse faite à l’homme qui aime le sol est qu’il puisse voir le fruit de son travail. De l’attachement à la terre naît le désir primaire de s’y confronter, de se battre avec elle et d’y voir germer quelque chose. J’appartiens, comme le gladiateur, au peuple universel des jardiniers, et ce moment est pour bientôt. Je compte les jours. 17

 

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