la nature de l’homme

La première fois qu’il m’a fait à manger, il a cuisiné les côtelettes thung po du livre Betty Bossi sur la cuisine asiatique. Il voulait me montrer qu’il était un homme d’intérieur et que je pouvais construire mon ménage sur ses larges épaules de Monsieur Propre. Dix-sept ans plus tard, alors que nous renversons les rôles, moi prenant la mallette et lui le plumeau à poussière, il ressort ses livres Betty Bossi. Dans la différence homme- femme face aux tâches domestiques, ce n’est pas seulement un problème de Mars et Vénus, c’est aussi un problème culturel. C’est La Cuillère d’Argent (succès éditorial en Italie) contre Betty Bossi, l’Italie contre la Suisse et, peut-être, sa mère contre ma mère.

On dit beaucoup de choses sur les hommes et les questions domestiques et, puisqu’il n’y a pas de fumée sans feu, elles sont souvent vraies. On dit que les hommes n’ont pas la même sensibilité à la saleté et qu’ils ne retrouvent jamais les objets. Des choses que je savais à celles que j’éludais, je suis passée de la théorie à la pratique un beau matin à 7h. J’avais laissé une longue liste de choses à faire et une maison en désordre. Le cordon ombilical qui m’unissait à mon dernier enfant se coupait enfin, presque deux ans après sa naissance. Revenue après dix minutes, ayant oublié quelque chose, je trouvai mon mari et mon fils au lit à lire des histoires. Mon sang ne fit qu’un tour, mélange de jalousie, de nervosité féminine, de désir d’efficacité «proprette». A midi, les choses avaient été faites, un peu. Mais notre fameux panier des chaussettes esseulées avait été vidé, et des paires avaient été retrouvées bien des années après leur séparation. Et la cuisine de Betty Bossi trônait sur la table. Au bout de quelques semaines d’étagères posées, de plantes arrachées, de fils qui manie la visseuse comme un pistolet (signe d’émulation paternelle), force fut de constater que les choses avaient été faites, parfois mieux que par moi. Il m’a fallu des années pour arriver là où il a pris sa place avec une grande facilité. Derrière les paniers de linge à l’odeur de savon, derrière les miettes qui ne collent plus au sol, il y a comme un air de déjà-vu. Un air suisse et précis qui dépasse la confusion de laquelle j’aime m’entourer (et que des amis associent volontiers à ma nationalité italienne). Et comme une évidence je la vois: c’est sa mère, ma belle-mère. Il sait faire parce qu’il l’a vue faire. La précision, l’attention, le goût des choses bien faites sont nés en elle.

S’il est vrai que les hommes et les femmes sont bien inégaux face aux besognes ménagères, ils sont égaux face à l’adulte qui les a éduqués à ces gestes. Nez à nez avec les tâches domestiques, ses couches successives pèlent pour révéler le coeur d’une identité masculine. Un homme, une virilité, une paternité, une sensibilité, une identité, une filiation.

article publié dans l’Echo Magazine

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