Le miroir des mauvaises herbes

L’expression « l’habit fait le moine » a diverses significations. Je crois tout savoir sur mon neveu, son drôle de bonnet, ses nombreux piercings et ses tatouages visibles (je ris déjà de ce qu’il peut penser de moi). Mais nous détonnons d’autant plus que nous sommes hors de notre contexte. Si je passe inaperçue dans une place de jeux, lui effrayera surement les petits enfants. De même, voyant poindre les mauvaises herbes entre le béton et la façade de ma maison, elles ne mesurent qu’un centimètre mais je n’aime pas ma pensée préconçue à leur sujet. Arrogantes petites choses laides, elles ne sont pas à leur place

Les observer me pose un problème métaphysique sur la nature même des mauvaises herbes. Sont-elles simplement des plantes qui poussent au mauvais endroit, comme mon neveu au milieu de bambins qui jouent ou sont-elles des plantes radicales et destructrices qu’il faut éliminer car elles étouffent tout le reste ? Le printemps les dévoile, comme si ma place de jeu s’était soudainement remplie de jeunes skateurs au look atypique. Les deux interprétations semblent cohabiter. J’appellerai « mauvaise herbe » une plante jaune et disgracieuse dans ma petite plate-bande bleue, simplement parce qu’elle ne correspond pas à mon idée de la nature. Mais il est aussi vrai que les prairies recouvertes de pissenlit (voir article précédent) nous mettent face à un phénomène envahissant qu’il faut repousser pour survivre dans notre diversité biologique. Si cette idée est juste, pourquoi la planète n’est-elle pas devenue un gigantesque pissenlit ? Tout ceci est un grand mystère dont je ne connais pas la réponse.

En attendant l’illumination scientifique je pose le constat pragmatique suivant : si je laisse la nature faire, mes haricots et mes salades disparaîtront. Mes efforts auront été vains. Je pourrais respectueusement entrer en discussion civilisée avec ces malvenues et enlever à la bêche chaque plante inopportune. Moins raffinée, je pourrais vaporiser au désherbant les mal-élevées qui poussent entre les pierres de mes chemins. Sournoisement (et efficacement) je pourrais enfin brûler au chalumeau spécial les inconvenantes. Toutes ces manigances de combat sans fin ne réduisent pas le constat évident d’une lutte inégale. Je me sens devenir une réactionnaire aux opinions préconçues. J’aime que les choses restent comme je les ai faites, j’aime que l’on ne prenne pas trop de place.

Dans cette invasion discrète mais insolente, je ne peux nier que ces plantes accompagnent mon mode de vie. Elles viennent où je suis, occupent la terre que j’ai volontairement ameubli et les murs que j’ai construit. Comme les jeunes sont l’image contraire de notre monde d’adultes rangés, les mauvaises herbes sont le fruit de notre rapport ambigu à la nature et notre désir de la dominer.

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine

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