L’arbre de Marco Polo

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La plaine qui s’ouvre au sud des Alpes est souvent inconnue pour les Suisses. Le Tessin devient région de lacs puis étendue illimitée, fertile et terreuse : la plaine du Pô. Mon père aimait me parler de cet endroit, des marécages devenus rizières au vert tendre et printanier (le riz arborio vient de là), des fermes anciennes et fermées, traces d’une paysannerie pauvre et pieuse (les cascine). Dans l’opaque brume hivernale de la Padanie, il voulait que mon œil cherche l’arbre devenu symbole de cette région : le mûrier blanc.

L’œil avisé sait reconnaître un mûrier blanc (morus alba). Solitaire ou disposé en rang, il se dresse comme un poing noir dans la lumière d’hiver, sa taille « à ras » lui donnant cet aspect de moignon abandonné. Les mûriers  bordent les rizières, s’alimentant dans la tiède humidité marécageuse des canaux. Son tronc, marqué de nœuds avant l’âge, est signe d’un bois flexible dans la taille et solide dans l’utilisation. Il est l’ « arbre aux sabots » (1978), film éponyme du cinéaste lombard Ermanno Olmi, qui retrace la vie d’une famille de paysans pauvres dont le fils casse un sabot sur le chemin de l’école. Le père coupe alors un mûrier pour lui permettre de marcher dans la neige. Le maître découvre les faits et chasse la famille de la ferme, la condamnant à la misère. Cet arbre, anciennement courtisé des pauvres comme des riches n’est cependant ni difficile à planter, ni à entretenir. Il est pourtant le héros d’une histoire vieille de dix siècles.

Au XIème siècle, Marco Polo, ouvrant la voie de la soie, amena en Italie les fameux vers producteurs et avec eux, leur nourriture. Le secret de la fabrication de la soie, gardé durant des millénaires par les chinois, réside en effet dans le mûrier blanc, sans lesquels les vers ne survivent pas. Ils grossissent par les feuilles et deviennent cocon sur les tiges de cet arbre unique. Il fut donc cultivé intensément durant des siècles avant d’être abandonné, dépassé par l’avancée des tissus synthétiques. Délaissé, il n’est plus aujourd’hui qu’un arbre de grands chemins, utilisé pour les allées des villages et sa verdure touffue d’été.

Au-delà de toutes les histoires importantes, la seule qui intéresse l’homme, dans son rapport à la nature, est la sienne. Si chaque homme possède sa plante et le rapport affectif qui la lui a fait connaître, le mûrier appartient à la mienne et au rapport avec mon père, tendue à vouloir comprendre l’histoire dans laquelle il voulait m’enraciner. Ainsi la « grande histoire » devient mon histoire, dans une chaine d’hommes et d’évènements, de Marco Polo fasciné par la plante qu’il ramena d’Asie, à mon père, homme de la frontière suisse, à la recherche de ses origines. Dans la tendresse éducative passe l’histoire et le sens de l’appartenance, dans laquelle les plantes ne sont pas ornement mais sujets à part entière.

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article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine

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