Les trois soeurs

Mes deux soeurs et moi sommes radicalement différentes. Je suis née d’abord et j’ai grandi toute droite, comme c’est souvent le cas pour les premières. Ma cadette s’est démarquée par sa beauté et par sa force. Enfin notre benjamine a étonné tout le monde par sa vivacité créative.

Si ces qualificatifs sont vrais pour une famille, ils le sont encore plus pour les «trois soeurs» de la tradition horticole iroquoise: le maïs, le haricot et la courge. Les Iroquois et d’autres tribus indiennes savent qu’il faut semer ces trois plantes ensemble. Le maïs pousse le premier et comme souvent dans les familles, il sert de tuteur aux haricots et fait de l’ombre à ses soeurs. Les haricots, en grimpant le long du maïs, aident à le stabiliser contre le vent et les aléas de la vie. Ils enrichissent le sol en nitrogène, dont le maïs besoin pour donner des fruits. La généreuse courge vient enfin au beau milieu de l’été et fournit, avec ses grandes feuilles, de l’ombre et de l’humidité aux racines des deux précédentes. Ses tiges rampantes à poils durs écartent aussi les petits prédateurs de ses soeurs.

Cette tradition de culture est aussi une culture de la tradition, car les trois soeurs sont sans cesse coordonnées dans la cuisine indienne, apportant de manière complémentaire les nutriments nécessaires à une nourriture équilibrée. On les retrouve dans la mythologie des tribus des plaines comme les soeurs de la vie, exemple de collaboration et de fertilité. Il faut donc abandonner les rangs serrés, tous semblables, du jardinage à la suisse pour se tourner vers des champs avec des monticules qui semblent à première vue désorganisés, comme le sont les familles. A distance d’1,5 m, on sème le maïs en «poquets» (petit groupe de graines, ici 4). Une fois que le maïs mesure 20 cm, on plante à proximité des pousses quelques graines de haricots et, entre les monticules, les plants de courges. Les monticules assurent le drainage de l’eau dans les pays plus humides. Comme dans toutes les familles, l’équilibre entre quantité, temporalité et espacement donne un résultat parfait ou catastrophique. Des plantes semées dans un délai trop rapproché vont se détester, chaque soeur étouffant ses consoeurs.
A voir le chaos esthétique de ce potager d’outre-océan, la différence avec ceux que je côtoie habituellement sautait aux yeux. Mais ce jardinier iroquois m’a rappelé que la passion pour la culture des plantes unit les hommes  par-delà les mers et les frontières. Il en va de même pour les rapports familiaux et je souris de savoir que depuis les âges anciens, les rapports entre  soeurs sont toujours aussi chaotiques et indescriptibles que les nôtres.

Article publié dans l’Echo Magazine logo-Echo-ombrŽ

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