L’art du fond noir

Le rose des fleurs de pommier se détache clairement du tronc foncé par l’humidité hivernale, les péta- les des tulipes marquent le vert fluo de l’herbe, le violet des plantes à cascade tache les murs. Autant de points colorés qui attirent mon regard. L’été viendra dans son fouillis de vert, puis l’automne dans ses camaïeux de rouges. Pour quelques semaines encore, cependant, la couleur est définie par ses contrastes. Il m’est impossible de retenir le temps, mais je peux, dans mon jardin, reproduire ce contraste en utilisant du mulch.

Ce mot à la sonorité gutturale et à l’origine débattue décrit le paillage organique que les amateurs et spécialistes utilisent pour recouvrir la base de leurs plantes. Il peut s’agir de copeaux de bois, de paille, de déchets de gazon, de compost, de feuilles mortes et j’en passe (certains utilisent même du carton). Les finalités du mulching sont diverses. Il permet de garder une température constante autour de la plante – hiver comme été –, assure un taux d’humidité stable (moins exposée, la terre ne sèche pas au soleil), empêche l’érosion, repous- se certains insectes, favorise l’enrichissement du sol à travers sa décomposition et pour les têtes en l’air com- me moi évite que l’on tonde ses belles plantes dans un moment d’inattention.
Autant de qualités ne pouvaient pas passer inaperçues. De bon matin printanier, je suis donc allée acheter dans mon garden centre les immenses pa- quets (50l) de broyat de pin – 5 francs le paquet – que j’ai chargés dans le bus familial. Arrivée dans mon jardin, j’ai fendu le plastique et décou- vert une matière tendre et humide à l’odeur de sous-bois. La première finalité de mon achat était d’entrete- nir les chemins de mon potager. Ce qui reste allait être dédié aux buissons de roses.
C’est au moment de la pose que j’ai compris sa plus belle raison d’être. Une couche généreuse de paillis évite les mauvaises herbes et ne laisse pousser que la plante désirée. La plante peut grandir, isolée et superbe, sans être envahie de pissenlits disgracieux et d’autres importuns désireux de se mettre en vedette. Le mulch une fois posé, chaque plante fleurit dans un écrin de bois foncé qui tranche par sa couleur sur le reste du jardin. Cette invention merveilleuse trans- forme le jardin. Hier simple dessin d’enfant au gribouillis de couleurs mélangées, il devient un tableau de l’art baroque européen. Les peintres de cette époque avaient bien compris l’importance d’un fond noir ou marron. Rembrandt, Zurbaran, et finalement Le Caravage ont inlassablement entouré leurs sujets de mulch artistique. Alors, comme dans un printemps éternel de l’art, on peut encore voir les couleurs dans leur nature la plus pure.

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