Le choix cornelien du sapin

A premier abord toutes les marguerites se ressemblent. Il en va de même avec les tournesols, et toutes les plantes qui nous entourent. Si on devait comparer deux spécimens de la même espèce, il y a fort à parier que nous ne verrions aucune différence. Que connaissons-nous vraiment de la créativité de la nature ? Formes, couleurs, longueur, épaisseurs ; nous appréhendons tout ceci de loin. Une fois par année, cependant, nous nous livrons à un marché particulier : l’achat de notre sapin de Noël. Notre œil s’ouvre alors pour voir les détails uniques que la nature à voulu mettre dans chaque arbre.

J’aime les marchés des sapins qui émergent au mois de décembre. On les reconnait de loin grâce aux voitures garées à la va-vite, au beuglement de la musique de Noël qui émerge d’une roulotte et à l’odeur de cannelle des stands à l’équilibre aléatoire. Dans le froid blanc du jour trop court, mes enfants zigzaguent à travers la forêt éphémère de conifères. Mes petits enthousiastes disparaissent entre les branches alors que je m’arrête et médite cette évidence : le sapin est un arbre sublime. Comme nous, chaque famille scrute et recherche « son » sapin. Nous l’aimons symétrique (conique, comme conifère), touffu en bas et parfumé. Chaque branche parait recouverte de petites brosses rondes d’un vert profond et les épines semblent avoir été créés pour leur délicate capacitée de ne pas nous piquer tant que ça. Les plantes immobiles ont l’air de nous faire des clins d’œil : « choisis-moi » disent-elles. Le marché des sapins est exclusivement fait d’épicéas ou de sapins de Nordmann (du nom du scientifique suédois qui a catalogué l’espèce). Ces deux arbres se différencient à leur odeur (l’épicéa a une odeur plus puissante) et à la survie en milieu hostile et surchauffé des maisons (le Nordmann perd moins d’épines). Arbre qui recouvre la plupart des grandes forêts d’Europe de l’Est, à la repousse facile (mais lente) et au bois épais et uniforme, le sapin est le grand ami de l’homme. Les enfants reviennent et parlementent entre deux arbres. Cette décision semble être une question essentielle : nous allons adopter un nouveau membre. Le vendeur aux mains immenses et au bonnet de lutin s’approche (mais que fait-il le reste de l’année ?) et nous conseille : c’est inutile, le choix semble fait. Il emballera notre nouvel ami dans un filet et nous amèneront cette nature sauvage et domptée dans le profond de notre chaumière.

Notre sapin vient de Romont. Désormais féminisé de boules et de rubans, il a été un jour un arbre fier et primitif, dans lesquels un loup s’est peut-être caché. Il aurait pu mesurer 60 mètres de haut et s’ébrouer sous la neige fraichement tombée. Derrière le ridicule du geste qui enchante mes enfants mais me rend mélancolique je reconnais qu’il m’est donné pour un mois de contempler la beauté de la création en un sublime spécimen.

Article publié dans l’Echo Magazine

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