Matilda aime le no-poo

Maman avait fait un immense effort: grande table, belle nappe, rangement et consignes. Nous allions accueillir le doyen de la faculté de philosophe de l’Université catholique de Washington où elle était fellow professor. Nous devions descendre nous présenter et c’est ce que nous fîmes. Cependant, ce soir-là, ma soeur avait choisi (avec ma complicité) de se teindre les cheveux en violet et de se raser le dessous du crâne d’une oreille à l’autre. C’est donc ainsi que nous descendîmes pour la présentation officielle devant des parents abasourdis. Il est impossible pour l’adulte de comprendre le rapport radical d’un adolescent avec ses cheveux. Je n’ai pas sourcillé lorsque ma fille de 18 ans est apparue, le matin de Noël, le crâne lisse. Mais lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle n’utiliserait jamais plus de shampooing, j’ai senti un mélange de dégoût et d’incrédulité monter en moi. Elle avait des preuves, des sites, des témoignages. En effet, elle n’était pas la première personne à me parler de cette nouvelle tendance, le no-poo (pas de shampooing). Aucune nouveauté. Il est probable que l’homme a passé plus de temps dans l’histoire sans se laver les cheveux qu’en le faisant, l’invention du shampooing datant du 20e siècle. Toutefois, la recrudescence de cette tendance appartient probablement à la grande vague du bio et du doute sur les substances nocives auxquelles nous exposons notre corps quotidiennement.

Ne pas utiliser de shampoing, cependant, ne se résume pas à ne rien utiliser. Les personnes qui passent ce cap radical acceptent d’entrer dans le monde des petites poudres asséchantes du scalp. Le crâne produit en effet du sébum, une substance grasse naturelle qui le protège, situé généralement à la racine des cheveux. Pour s’en débarrasser, les adeptes du «sans produits chimiques» proposent de beaucoup brosser (pour étaler) et de masser son cuir chevelu avec des mélanges d’argiles (le rhassoul, facile à trouver en pharmacie) ou de bicarbonate de soude. Enfin, il faut… laver à l’eau, car c’est elle qui lave. Ma fille m’explique d’une voix grave que tout ce qui mousse ou sent bon n’est pas synonyme de propreté. Elle va éviter les lavages, «gainer» ses cheveux avec leurs propres sécrétions pour les protéger. «Les animaux n’emploient pas de détergent», me dit-elle non sans conviction. J’objecte que les chiens du monde moderne sont soumis aux mêmes traitements que nous et que le marché du toilettage d’animaux se porte bien.

Dix mois plus tard, ma fille a du chien. Ses cheveux ressemblent à la crinière des publicités et aucune odeur ne s’en dégage. Elle porte haut les couleurs d’une beauté qui s’assume et revendique une naturalité qui n’a rien d’animal. Il n’y a rien de radical dans son choix d’adolescente. Il est même bien plus doux que le mien lorsque j’écrase mon tube à l’odeur prometteuse.

article publié dans l’Echo Magazine 

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