Les « favelas » de Fribourg

Alors que je promenais mon amie brésilienne à travers la ville de Fribourg elle dit soudainement : « mais je vois que vous avez des favelas (bidonvilles) ! ». Elle pointait vers la colline où des maisonnettes endormies surplombaient des petits lopins de terre. J’ai ri de l’association. Il n’y a, en effet, rien de plus opposé aux favelas que les jardins familiaux. De loin, cela ne se voit probablement pas. Comme un village dans la ville, une vie dans la vie, les jardins familiaux languissent dans les centres-villes, signe d’un rythme qui ne bat pas la mesure du temps qui court. Fribourg, première ville de Suisse à les avoir installés, fête discrètement 75 ans de jardins familiaux : assez de temps pour laisser des traces, voir les immeubles changer de place et de forme et planter de nombreuses carottes.

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Si l’on visite l’une des quatre zones mises à disposition par la Bourgeoisie depuis 1942, on ne voit pas les traces du temps. Ils ont poussé durant la guerre sous l’appellation jardins ouvriers (comme nous l’indique le dernier cahier de l’association Pro Fribourg qui en célèbre l’anniversaire). Ils sont « nés pour aider les indigents (…) des potagers des pauvres, nés d’une forme de charité par le travail plutôt que par l’aumône » (Pro Fribourg cahier 194). A cette époque-là, on est dans le sillage de la grande encyclique Rerum Novarum (première étape de l’Eglise dans la réflexion sur la doctrine sociale : travail, pauvreté et société), et ce projet s’inscrit dans son sillage. Bien des semences plus tard, l’idéal s’est multiplié dans toute la Suisse et les jardins changé de nom. Il y a désormais plus de 5000 jardins familiaux à Zurich et 2000 à Berne. De la fertilité et de la prolifération mais toujours une seule vocation :  être des lieux qui permettent de cultiver pour subvenir aux besoins, et être des lieux de vie et d’intégration sociale. Cette vocation est-elle encore présente dans les parcelles fribourgeoises à l’aube des 75 ans?

ORGANISATION ET FONCTIONNEMENT

Même au printemps, dans le frémissement d’un tout petit début, les parcelles rangées et silencieuses semblent vouloir tenir la promesse d’un grand rendement. Les arbres sont taillés et fleuris, les chemins mènent à des morceaux retournés et soignés. Quelqu’un semble être passé partout et avoir fait son travail. Quelle est l’organisation qui permet à tout ce monde de cohabiter ?

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« Il s’agit avant tout d’une association, dont tous les membres sont détenteurs d’un essert (nom donné à la parcelle)», rappelle Yolande Peisl, la présidente. La Bourgeoisie de Fribourg confie les quatre terrains dont elle est propriétaire à cette association dont tous les membres sont égaux en responsabilité. Les 274 esserts fribourgeois sont de taille variable (180 à 300 m2) et reçoivent chacun 20 m3 d’eau par année. Qui paye la cotisation annuelle de 150.- reçoit le droit d’exploiter le terrain, de le faire proliférer et d’en utiliser le rendu. Tout ceci semble bien simple sur le papier, les directives de location et d’utilisation étant d’une grande transparence. Mais la vie, comme les plantes, prend le dessus des règlementations.

Les parcelles, par exemple, doivent être entretenues. Mais entretenir veut dire beaucoup de choses : comme les maisons et leur degré de saleté, quelle limite fixer aux mauvaises herbes et aux plantes folles ? Quelle objectivité avoir quand nous avons tous une sensibilité différente à la saleté et aux plantes sauvages ?

Aucun animal ne doit être entretenu sur les parcelles. C’est ainsi qu’il n’y a pas de poulailler, pas de vaches ou de chèvres. Face à la proposition raisonnable d’avoir des ruches, la règles semble ne plus avoir de sens. Les abeilles et leur fonction pollinisatrice sont un plus pour toutes les parcelles.

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Enfin, que faire des cabanes à outils, qui, petit à petit s’équipent, se munissent de portes, de vérandas, de plantes grimpantes et s’animent de vies qui vont bien au-delà du travail de jardinier ? Les cabanes sont devenues -parce que la vie prend toujours le dessus- lieux de repos, lieu de rencontre les beaux soirs d’été, lieu de fête. Si le règlement stipule que l’on ne devrait pas l’utiliser comme habitation, tout le monde sait que des jeunes heureux de profiter de leur âge y dorment à la bonne franquette après quelques fête prolongée.

« Nous ne fixons pas les règles » dit Madame Peisl, « nous sommes obligés de faire respecter ce que la Bourgeoisie demande, même si c’est un rôle très ingrat ». C’est en effet au comité que revient la tâche de faire « la police ». Cela demande avant tout du tact et du bon sens, des talents que ce comité semble avoir face aux nombreux défis actuels.

MULTICULTURALITE ET DEFIS

Se balader entre les parcelles est une tâche ardue. Comme dans une ville aux ruelles étroites, on est vite dans la basse-cour de quelqu’un. C’est ainsi que je suis arrivée sur la parcelle de la famille Martins, locataire depuis 12 ans et originaire du Portugal. M’accueillant comme une amie, ils me font visiter leur essert. Un sentier, une maisonnette, des arbres -dont un merveilleux pêcher-, des greffes, une serre qui promet des tomates extraordinaires, une taupe qui n’a aucune limite et des histoires dans toutes les poches. A l’image de tous les voisinages, on se connait bien de parcelle en parcelle, on s’échange des bons tuyaux et on est égaux face au travail. Monsieur Martin, camionneur de profession a attendu de nombreuses années avant d’avoir son essert. Comme bien d’autres, il est venu à connaissance des jardins par bouche à oreille.  « Je me lève à 5h du matin, je conduis toute la journée, et quand finalement arrive le moment de rentrer, je passe vite au jardin et il faut que ma femme m’appelle parce que je perds le sens du temps » dit-il devant sa femme souriante. « Le jardin est la meilleure thérapie » me dit-il en riant.

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Désormais un peu plus de 40% de suisses occupent les jardins familiaux. Dans cet essaim de vie, plus de 20 nationalités sont représentées. On peut observer les vagues successives d’immigration par le nombre d’année qu’une personne a occupé son terrain. Une dame âgée qui me rappelle ma grand-mère, vient du sud de l’Italie et loue son terrain depuis plus de 30 ans. Quand je la rencontre elle nourrit la terre avec de la corne broyée et me parle de la fertilité de son sol, et de combien son voisin vietnamien est précis. Elle aime les fleurs « même si on me dit qu’il faut plus de légumes ». Tout le monde reconnait que les styles de jardinages ne sont pas les mêmes selon le pays. Certains aiment lourdement tourner la terre et d’autres, plus à jour avec les nouvelles techniques utilisent la grelinette (cette griffe qui permet d’aérer la terre sans la retourner). Mais, comme une culture dans la culture on aime surtout planter les légumes de chez soi. Certains plantent du bok choy (un chou chinois) ou même du riz et d’autres essayent des piments. Comme pour la taupe qui ne connait pas de frontières, c’est finalement à travers beaucoup de dialogue que le tissu fertile de la culture commune se forme. On résout ensemble les défis communs.

Fêter 75 ans veut aussi dire regarder en avant et les défis sont nombreux. Comment inciter les jardiniers, sans obligation, à favoriser un jardinage plus écologique ? Comment ramener les jeunes générations, souvent désireuses de jardiner sans faire d’effort à garder un essert plus de trois ans? Enfin, alors que l’urbanisation mange progressivement toute la nature, y aura-t-il des jardins familiaux demain ? La réponse est trois fois oui, les idées sont nombreuses et la Bourgeoisie s’est engagée.

Le philosophe Michel Foucault disait « le jardin c’est la plus petite parcelle du monde, mais c’est la totalité du monde ». Regarder les jardins familiaux c’est comprendre qu’il n’est pas nécessaire de voir le monde entier pour que le monde vienne à soi. Cette idée n’a pas 75 ans, elle est éternelle.

Les données statistiques proviennent de l’association. Plus d’infos sur www.jardins-fribourg.ch

 

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J’ai toujours vu les publications de Pro Fribourg traîner sur la table de séjour de mes parents. Ce petit cahier trimestriel est le sommet visible d’un iceberg de travail en profondeur. L’association, présente depuis les années 80 dans le paysage fribourgeois, souvent considérée comme « la grand-mère des mouvements citoyens » lutte pour la préservation du patrimoine construit, mais aussi agricole. Suivre leurs publications permet de regarder de près l’évolution du canton, de son histoire et de son lien avec le bâti. Le cahier sur les jardins familiaux, le numéro 194, est disponible sur leur site www.pro-fribourg.ch. Publier un article sur ces jardins c’est reconnaître qu’ils sont aussi patrimoine.

 

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