le labyrinthe de la vie

Le mythe grec parle d’un roi arrogant, sûr de son rapport avec les dieux. Pour le rendre humble, Poséidon donne à sa femme, la reine, de tomber amoureuse d’un taureau. De ces amours adultères naît le Minotaure, terrible monstre carnivore. L’homme contemporain aurait mis derrière lui cette errance personnelle et matrimoniale, le roi antique n’en fait rien. A la place, il invite le plus grand des architectes qui construit pour le monstre un immense palais aux couloirs infinis et à la beauté unique: un labyrinthe. Devant moi se tiennent hauts les murs bien taillés d’ifs domestiqués givrés par un vent matinal. Le labyrinthe m’attend. J’en ai fait le tour et délimité le périmètre: le traverser semble possible. Et pourtant je me sens oppressée. J’avance avec précaution sur le sol terreux. L’entrée a disparu. Les murs se ressemblent et le sens du temps se suspend. La théorie me dit qu’il existe deux grands types de labyrinthes: le premier, circulaire («cré
tois»), en forme d’arbre, n’est constitué que d’un seul grand chemin et d’un centre qui porte à la sortie; le deuxième, «en rhizome», est fait de chemins hermétiques et de routes alternatives. Son entrée et sa sortie ne concordent pas. Les nombreux angles et mes allers-retours hésitants me font comprendre que je suis dans un labyrinthe du deuxième type. Ici, me perdre me semble l’unique alternative avant que je reprenne mes esprits et marche décidément vers la sortie.
Traverser une telle construction est un rite d’initiation et un chemin de découverte personnelle. En son sein il n’y a rien que le vide compliqué, miroir de soi-même. C’est ce fascinant dilemme qui a fait dessiner des labyrinthes dans les églises gothiques «à l’ouest» pour bloquer les démons. Le chemin entrepris par l’homme à travers les sentiers dessinés sur le sol était à l’image de la vie du pèlerin qui cherchait le sens du tout dans la perfection monotone des jours identiques. Au centre la Jérusalem céleste, comme porte de sortie et d’entrée, prix d’une vie de marcheur. Mais les plus amusants des labyrinthes se trouvent dans la nature; construits depuis le 16e siècle, traditionnellement composés de plantes à feuilles persistantes, ils sont les traces de l’âge d’or du jardinage de château. Rendus contemporains par la mode des jeux d’extérieur, ils sont désormais réalisés avec des graminées ou du maïs et on en trouve un peu partout. En feuilles ou en maïs, dessiné sur le sol ou sur des murs majestueux, le labyrinthe appelle toujours à le pénétrer. Le secret de la sortie est à l’intérieur. En ce début d’année, consciente que la marche monotone dans le labyrinthe de ma vie cache les minotaures que j’y ai mis et que la hauteur des murs dépend du regard que j’y pose, j’entreprends de me perdre pour me retrouver. Il n’y a un prix que pour l’homme en route.

Article publié dans l’Echo Magazine

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