A chacun son déjeuner

A Laura…

J’ai désormais une belle-fille! Comme dans toutes les familles depuis le début des temps, notre premier enfant s’est marié, cassant joyeusement le rythme installé depuis des années. Elle est arrivée avec ses différences, sa culture – elle est mexicaine –et ses habitudes culinaires. J’ai ainsi entendu un matin: «Doudou, tu peux nous faire des frijoles pour le petit déjeuner?». «Mais n’est-ce pas un accompagnement pour les viandes?», ai-je répondu effarée. Non, m’a-t-on répondu, les frijoles, ces haricots noirs en bouillie salée, accompagnent tous les repas. Les Mexicains, en mangent aussi au déjeuner.

Pourquoi sommes-nous si attachés au déjeuner? Et d’où viennent nos habitudes? Tant de questions ont jailli dans ma tête! Je n’avais jamais regardé le premier repas de ma journée (le plus important, dit-on), mais je ne pouvais me résoudre à manger des haricots noirs. Ma maman aime un demi-litre de lait bouillant avec de la chicorée et des amis importent d’immenses quantités de beurre d’amande pour remplacer le beurre «classique» sur les tartines. Le déjeuner est un rituel dont nous sous-estimons la valeur, culturelle et personnelle. Le mot lui-même, «déjeuner», veut dire rompre le jeûne, le long jeûne de la nuit. Si donc nous ne le mangeons pas, notre jeûne durera près de 18 heures. Voilà pourquoi ce repas est essentiel, pour les enfants avant tout, mais aussi pour les adultes (s’ils ne veulent pas tuer un collègue avant la mi-journée). Si l’histoire du déjeuner est fascinante, elle montre surtout que, dès le début, l’homme a lié ce repas à son sommeil et à la nécessité d’affronter l’aventure de la journée et de la vie. Composé tour à tour de bouillie, de céréales, de protéines et de boissons chaudes et froides, ce repas original est finalement le plus commun à tous les hommes. Un peu de chaud, un peu de froid, un peu de sucres lents (chez nous du blé, en Asie du riz, en Amérique du maïs), un peu d’originalité (l’histoire dit que le roi Louis XIII aimait les poulets fricassés à la sauce blanche au déjeuner et dans certains pays d’Asie on mange des légumes fermentés avec le riz). Certains préparent leur café à tâtons dans l’aube, d’autres la veille au soir. D’aucuns achètent des mélanges de graines et de muesli raffinés alors que mes enfants raffolent de corn flakes à l’apport nutritif douteux dont ils ne finiront jamais la boîte. Ce choix est le croisement de nos besoins élémentaires essentiels, de notre histoire personnelle, de notre culture et du temps que nous avons à disposition. J’ai appris à faire les haricots noirs et nous les avons tous mangés. A travers eux j’ai revisité mon histoire, la façon dont jour, après jour, je rencontre ceux que j’aime et dont ensemble nous disons oui aux péripéties individuelles qui nous attendent.

 

Article publié dans l’Echo magazine

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