ma quincaillerie bien-aimée

Devant la boîte de Legos ouverte tout est possible. Mon fils frétille; les pièces qui jonchent le sol indiquent les étapes d’une réalisation de génie. Il est fin connaisseur et peut estimer au nombre de pièces et à leur type (pièce simple, rivet coulissant, charnière précise, chaîne de poulie) la difficulté de la tâche à accomplir. L’amour pour les petites pièces ne se limite pas à l’enfance: il suffit de voir les établis (contenus dans une boîte ou étalés sur les murs entiers d’un garage) de la majorité des Suisses pour percevoir l’ampleur du phénomène. Cette passion converge en un point majeur de la vie de l’artisan pro ou débutant: la quincaillerie. Dans la semi-obscurité, la boîte aux trésors m’attend. Dès que je passe la porte, la clochette sonne et la quantité frappe mon œil. La quincaillerie est le lieu du «plus»: plus de serrures, plus de matériel, plus de choses impensables. Les murs sont recouverts de petits trucs aux formes indescriptibles qui attendent patiemment dans des boîtes en carton ou en plexiglas, leur aspect sagement dessiné pour n’en perdre aucun. Sur une étagère, des bouteilles aux noms étranges et au mode d’emploi écrit trop petit permettent de coller le béton ou de huiler une porte.Dans une odeur de fer et de poussière, je flâne dans les couloirs étroits où les connaisseurs passent vite. Ici il me semble que je suis capable de tout construire, et je pense à tout ce que je pourrais réparer chez moi. «Tiens, il existe une pince pour aller chercher les objets perdus au fond des tuyaux!», pensé-je étonnée. Puis je m’extasie devant l’ampoule «à l’ancienne» dont je verrai le fil lumineux. «J’ai besoin d’un machin pour faire une chose»: face à moi le dieu des petites réalisations et des grands projets me regarde avec patience. Il n’y a, en effet, pas de temple de l’outil sans son maître. Le quincaillier connaît tout. Il sait comment décoller un vieux scotch et quel lubrifiant permet le glissement des câbles électriques. Dans le labyrinthe, il circule sans rien pousser et trouve la petite pièce qu’il emballera dans un vieux morceau de papier journal pour me la vendre au prix dérisoire de 20 centimes le boulon. J’aime me réfugier ici quand le monde me semble trop complexe.

Sous son aspect désuet, la quincaillerie s’est modernisée, et j’en vois la trace dans les écrans qui promeuvent de nouveaux outils. Mais elle est en voie de disparition, se transférant dans l’allée aseptisée n°27 d’un centre do itde la périphérie où l’on vend aussi des pneus et où le quincaillier n’est plus qu’un employé quelconque. Je ne sais pas réparer, personne ne m’a transmis ce savoir. Je sais acheter, utiliser, et détruire. Pourtant la quincaillerie et l’allée 27 sont le révélateur de l’artisan que j’ai en moi. L’outil peut encore prolonger mon corps et me permettre d’apprendre à construire. Mon fils devant ses Legos le sait mieux que moi.

article publié dans l‘Echo Magazine

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