l’art du repassage

Le climat mozambicain (en Afrique subtropicale) nous permettait de pendre le linge au soleil. L’usage de la machine à sécher le linge étant superflu et impossible à cause des coupures de courant, chaque article de notre immense linge familial séchait au contact de la brise océanique. Ce geste rétro romantique était toutefois source d’un grand tracas. De petits insectes invisibles se logeaient en effet dans les vêtements. Une fois en contact avec la peau, ils piquaient et nidifiaient (dans notre peau, et une larve finissait par en sortir). Nous étions sauvés par le repassage meurtrier qui anéantissait toute forme de vie présente dans le linge.

Je regarde mon fer à repasser avec un brin de nostalgie. S’il était le salut de mes années exotiques, il est désormais un silencieux et immobile morceau de grande technologie. Est-ce l’absence de minuscules prédateurs ou une paresse mal placée? Qui repasse encore son linge et pourquoi le fait-on? Il a changé de consistance, se froissant moins, les machines à sécher en tous genres l’étirent et lui redonnent une forme. Dans de nombreuses enseignes on nous promet des chemises no-iron (sans repassage) recouvertes d’un produit permettant réellement d’éviter l’usage du fer. C’est d’autant plus paradoxal que le fer à repasser, lui, est devenu un objet très prometteur: vapeur, souffle chaud, nettoyage automatique du calcaire, radio intégrée. La technologie change les habitudes mais le geste reste, ancien et attaché à nos souvenirs de blanc, de propre, de perfection domestique. Aucune modernité ne peut empêcher la vérité humble de ce mouvement répétitif qui rend les lignes droites et les formes régulières. Repasser veut dire soulever un poids, encore et encore, humidifier un tissu en secouant nos doigts d’eau sans calcaire. C’est en effet le poids qui, par pression, lisse les formes inesthétiques (on dit d’ailleurs pressing pour nettoyage professionnel). On regarde avec plaisir le métal brillant de l’objet manuel courir sur la matière au son rassurant de la révolution industrielle. La vapeur remplit vite la pièce et les mains quittent la peur de la brûlure pour atteindre la dextérité. On découvre aussi notre grand allié, l’amidon (de pomme de terre, de riz, de maïs, facile à faire). Miraculeuse composition qui permet aux chemises d’avoir l’air empesées et à tous les cols de ressembler à celui de la chemise de grand-père, ce liquide enveloppe les matières d’une basique substance anti – tache.

Malgré tout cela, et contrairement à de nombreuses personnes autour de moi qui repassent même les torchons, j’attends souvent tristement en ne repassant que le strict minimum. Je m’attarde, et le tas toujours plus immense me submerge d’oppressante culpabilité. Si aucun insecte n’attend de me dévorer, j’oublie combien repasser veut dire aplanir, simplifier, et c’est incroyable de pourvoir le faire avec un petit bout de sa vie.

Article publié dans l’ logo-Echo-ombrŽmagazin

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