Le tissu du tablier

 

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mon extraordinaire tablier est de chez Hedley & Bennet (lien ici)

J’aimais glisser mes mains dans l’encolure du tablier-chemise de ma grand-mère. Dans sa gloire, cet habit d’intérieur aux fleurs trop vives avait eu l’allure de l’amidon empesé. Il était désormais doux, comme le tissu prêt à craquer. Du jardin à la cuisine, du poulailler à la buanderie, elle vivait dans cette tenue. Quand elle revenait de la messe, elle s’empressait d’enlever ses «beaux habits» dès qu’elle passait la porte pour enfiler cette chemise, bien plus noble à mes yeux.

Pourquoi le port du tablier d’intérieur se fait-il rare? Est-ce un complot féministe contre le travail domestique? La ligue de protection du look a-t-elle gagné son combat contre cet habit somme toute très peu «mode»? C’est un peu tout ça. Le tablier, simple morceau de tissu, facile à coudre, humble d’apparence, a servi de tout temps à se protéger des «taches» domestiques. Les habits coûtaient cher, on cuisait au feu de bois et tout sentait vite mauvais. Ces derniers étant fastidieux à laver, on se protégeait alors de devoir le faire trop souvent. Ce sont les ménagères des années 1950 qui ont conduit le tablier à sa perte. En le transformant (taille serrée, broderies) en objet «saillant» semblable à une robe, elles l’ont dénaturé, faisant de lui le symbole d’un certain type de vie domestique. Et puis la libération de la femme est arrivée, on a rangé les tabliers familiaux et quitté les maisons pour des combats plus importants. Les habits ont aussi progressivement coûté moins cher et le lave-linge est devenu roi du logis. Pourquoi se soucier de laver un tablier en plus du reste? Il est désormais relayé au rôle d’accessoire de cuisine, relooké pour faire face au grand retour en vogue des fourneaux. Un cuisinier télévisé est toujours beau en uniforme! Tout chiffonné et humblement pendu sur le seuil de la cuisine, mon tablier de coton, de lin ou de polyester m’attend (même ici la coupe et la couleur comptent). Je l’enfile comme une armure, mais aussi comme un médiateur. Il me protège quand j’oublie de baisser la température de la sauce tomate qui bout, il me sert de panier pour trier les chaussettes. Discrètement je l’utilise pour éponger le surplus d’eau qui déborde de mes plantes. Enfin, il est assez vaste pour servir de cabas quand je remonte du potager les légumes dont la maturité m’a cueillie par surprise. Avec lui je suis sale, oui, mais je me sens légère de cette saleté, car pas définie par elle.

Le tablier est-il donc la forme suprême de soumission féminine? Je pense qu’il faut au contraire le voir comme l’outil de la libération des tâches ménagères tous sexes confondus. Que ce soit pour une heure ou pour un jour, le porter c’est porter l’étendard de la joie d’un travail manuel accompli sans la barrière de l’apparence. Quand ma grand-mère l’enfilait au retour de la messe, elle enfilait aussi cette joie, et cette liberté.

Article publié dans llogo-Echo-ombrŽMagazine

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