La taille d’autrefois

L’étalage des livres soldés s’ouvre devant moi, brillant des mille couleurs de couvertures lisses et inégales. Je passe ma main de pavé en pavé, glissant mes doigts sous les lourdes couvertures aux images prometteuses. La section des livres «maison et jardin» a le goût d’un monde rangé et parfait que j’aurais le pouvoir de changer. J’aime le moment qui précède le choix, quand tous les livres promettent une vie meilleure et que j’ai envie de les acheter tous. Comme le papillon attiré par la lumière, je passe de l’un à l’autre sans profondeur, pensant que les images suffiront à un choix pertinent. On me parle souvent d’une révolution du livre numérique, en format digital. Je vous assure qu’elle ne se trouve pas à la section «jardinez vous-même» de la librairie! J’ai pourtant franchi le fossé de la lecture digitale il y a quelques semaines au détour d’un article sur le penseur et écrivain Robert Arnaud d’Andilly (1589-1674). Il fut tour à tour poète, courtisan, administrateur, janséniste, ermite, mais aussi grand spécialiste de la taille des arbres. Sous le pseudo d’Antoine Le Gendre, curé d’Hénonville, il publia en 1652 La manière de cultiver les arbres fruitiers, un des tout premiers manuels de jardinage de l’histoire. Ce livre est par chance disponible gratuitement sur google books. Ainsi, par la magie de l’illusion informatique, j’ai pu «tenir dans mes mains» une 2e édition tachée et usée de ce grand manuel. Déchiffrer le livre fut une autre affaire, car dans l’écriture du 17esiècle, les «s» sont des «f» et les «u» des «v». L’œuvre, qui compte 240 pages, parle de terre, de greffes, d’espaliers, de taille, de disposition des plantes et d’exposition au soleil dans un ancien français fleuri. La saison d’hiver étant dédiée à la taille, j’ai lu avec précision les conseils de l’auteur en la matière. «On peut tailler les arbres en plein vent (…)», écrit-il, «mais lorsqu’on leur ôte les grosses branches il faut observer de les couper tout contre le tronc, car si le bois de la coupe demeure découvert et à l’air, il pourrit». De phrase en phrase, avec précision et sans illustrations, je suis instruite. Les livres de l’étalage aux luxueuses couvertures prodiguent mille conseils qui me font rêver de meilleures compétences. Pourtant seul un livre aussi ancien ose parler aux jardiniers de tous les siècles des efforts vécus: «C’est cette peine qui attache par des charmes secrets le jardinier à son travail. (…) C’est un effet de la bonté divine qui, ayant condamné les hommes par une juste punition a un travail perpétuel, a voulu qu’ils trouvassent leur consolation dans leur propre peine, et qu’ils y recueillent des douceurs qui en surpassent souvent les amertumes». Voilà la sagesse du jardinier!

Pour trouver La manière de cultiver les arbres fruitiers, cliquez sur le nom du livre et son auteur sur google$

Article publié dans l’Echo Magazine

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