La dinde de Thanksgiving

Tous les cuisiniers ont leur Everest. C’est le moment de l’année culinaire qu’ils préparent comme l’ascension d’un 8’000 mètres: organiser le matériel, planifier l’expédition de longues semaines à l’avance et enfin, le jour arrivé, tout donner pour arriver au sommet. Il ne s’agit pas d’un petit plat complexe pour impressionner des convives, mais d’un festival de diverses portées aux goûts différents et subtilement enracinés dans la mémoire personnelle de la tradition culinaire. Le repas de Noël, de la bénichon, de Pâques: tous sont un subtil mélange de coutumes gastronomiques et de chefs-d’oeuvre de personnalisation.

Le quatrième jeudi du mois de novembre je célèbre, comme les Etats- Unis, Thanksgiving (la fête du remerciement). Cette célébration, une des plus populaires chez les Américains, rappelle l’arrivée des pèlerins huguenots outre-Atlantique et leur sauvetage grâce à l’accueil amical des Indiens qui les avaient vus débarquer. Le menu représente les deux cultures: du riz sauvage, des haricots, des canneberges (sorte de groseilles rouges, mais plus grosses), des pommes de terre, de la courge, des noix de pécan, du maïs et surtout une grande dinde. A elle seule, cette volaille est le clou du menu. S’il faut 400 grammes de dinde – os compris – par personne, mon premier souci est la taille du four: pourra-t-il accueillir un animal de sept kilos? Dois-je vraiment réduire la taille de l’oiseau alors que le prodige de cette immense bête sur ma table donnera la mesure de l’immense cuisinière que je suis? Mon évier est assez grand pour la laver sans qu’elle glisse sur le sol et m’échappe en cassant un carreau. Je l’éponge et l’assaisonne. La farce qui remplit l’antre de cette formidable bête est composée de pommes, de beurre, de mie de pain, d’oignons, de céleri et de raisins secs; un parfait mélange de sucré-salé comme tant de choses dans ce repas multiculturel. Enfin je cuis l’oiseau dans mon petit four à raison d’une demi-heure par 500 grammes de viande, donc pendant presque quatre heures. Je résous l’épineux problème de la sécheresse de la viande de dinde en imbibant une serviette de cuisine (qui sera sacrifiée) de beurre fondu et en en recouvrant l’animal qui cuit. Toutes les demi-heures, j’ouvre le four en essayant de ne me brûler qu’un minimum tout en dansant avec ma pipette pour humidifier le tissu qui nourrit de beurre la chair blanche. Enfin je n’oublie aucun des plats annexes, je coupe la viande avant qu’elle ne devienne froide, je veille à ne rien brûler et à me présenter à table sans donner l’impression d’avoir survécu à une guerre indienne. Ugh!

On ne peut séparer ces fêtes de leur pantagruélique menu. Le repas est le message: on célèbre une faim comblée, des récoltes fertiles, une famine évitée, une grâce reçue et on rappelle Celui qui nous les donne.

Article publié dans l’Echo Magazine

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