le défi des noix

Dans la transparence de la brume automnale, je contemple les arbres de mon verger. J’ai vu passer l’été, le soleil décliner et finalement, à l’aube des premiers gels, les arbres regorgent de fruits. Si certains doivent être cueillis pour ne pas s’abîmer dans la chute, d’autres peuvent être ramassés au sol. Sous l’immense noyer du jardin, on passe avec prudence. Les fruits du noyer, en effet, se détachent de leurs branches fin septembre et ils semblent prendre de la vitesse à la descente.

J’entends siffler les noix qui dégringolent. Mes pieds perçoivent le mélange entre une coquille visqueuse et une coquille dure. La noix n’est pas un fruit comme les autres. Les botanistes l’appellent drupe ou fruit à coque. Les Anglais disent même stonefruit (fruit de pierre). Les drupes sont nombreuses en cette saison: prunes, pruneaux, olives, noix, noisettes. Ces deux dernières partagent l’étonnante caractéristiques d’avoir leur noyau (et non pas leur fruit) comestible. Sur le sol, tels des pop-corn explosés, les fruits du noyau s’écartèlent pour laisser apparaître leur centre merveilleux. Ils semblent sortis d’un film de science-fiction. La chair qui les a couverts et portés, nourris et transformés se décompose au contact du sol en une masse gluante et marron. Sous le nom de brou de noix, elle est utilisée depuis des centaines d’années pour teindre le bois. C’est donc avec prudence qu’on manipule les noix. Le laborieux travail de ramassage se décline en plusieurs étapes. Il faut une herbe coupée ras afin que les noix encore camouflées soient mises en évidence. Des gants et de bonnes chaussures protégeant nos extrémités de la chair violemment colorante, manuellement ou sous nos pieds, nous dégageons le noyau comestible. Dans la carapace, la chair miraculeuse peut être consommée tendre ou séchée. Il s’agit bel et bien d’un miracle. Il y a deux mois, le fruit du noyer n’était qu’une boule verte et sa chair était compacte comme celle de la pomme. En son sein, par un processus minutieux et unique, une coquille s’est formée, dure comme un os, vertébrée et nervurée comme une coquille d’escargot. Je contemple sous mes mains les couches successives et dentelées de ce miracle: chair naturelle et verte du fruit, coquille rigide marron séparée en deux presque parfaitement, puis viande pâle et divisée comme les ventricules d’un coeur humain. La précision de ces strates successives m’émeut.

Je tiens tant de choses pour acquises: la forme régulière des fruits, leur quasi-détermination à tomber de l’arbre quand ils sont prêts à être consommés et la nature qui, d’une simple chair verte, a créé trois matières successives et différentes comme les composés du corps humain.

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine

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