Les fantômes mangeurs de chaussettes

Ce sont les enfants qui m’ont parlé de Bernard et Madeleine. Les choses disparaissent? C’est la faute à Bernard et Madeleine. Le sac d’école est oublié? Bernard et Madeleine sont responsables. Fantômes de leur état, ils cumulent temps libre indéfini et désir de hanter ma maison et ont, ma foi, fort à faire. Ce n’est pourtant que devant le nombre incalculable de chaussettes manquantes à la sortie de la buanderie que j’ai réellement considéré la plausibilité de leur existence.

Mais où se dissimulent donc mes chaussettes? J’ai de tels désirs d’éternité pour elles alors qu’elles attendent mon achat, lisses et jumelles, si parfaitement symétriques sur l’étalage! Les enfilant, je ne profite de cette perfection que momentanément. Au premier lavage déjà, elles risquent de se perdre pour toujours. A la recherche d’explications plausibles, je remonte le processus de nettoyage jusqu’au premier des lieux fatidiques: la chambre à coucher. Bernard et Madeleine ont en effet manipulé les lits. Ces petites coquines s’enfilent dans les draps et sous les matelas ou s’enroulent sur elles-mêmes dans des coins poussiéreux. Mes fantômes sont aussi capables de déplacer violement le panier du linge sale lorsque le linge y parvient. Les chaussettes, plus légères, n’y parviennent dont jamais. Lorsqu’enfin les vêtements arrivent à la buanderie, inexplicablement, les chaussettes sortent esseulées du processus de lavage. Le mystère s’épaissit, car je ne peux entrer dans le lave-linge pour en comprendre les méandres.  Il semblerait que nous soyons tous hôtes de fantômes farceurs. Des mères de familles nombreuses m’ont donné leurs trucs pour ne pas perdre la tête. Une maman m’a proposé d’acheter des chaussettes blanches et de les teindre par âge (afin de trouver le coupable et de combiner les chaussettes entre elles plus facilement), une autre de laver les chaussettes à part. Je connais même une mère de quatre enfants qui les cousait d’un léger point afin qu’elles ne se séparent pas au lavage. Quant à moi, impuissante devant cette réalité, je regarde se remplir le panier des chaussettes solitaires; et j’invite occasionnellement mes amies à boire un café et à trouver une compagne à chaque socquette.

Il y a quelques semaines, devant un sèche-linge en panne, j’ai entrepris de faire sécher les habits sur le fil (à l’ancienne!) et c’est là que j’ai découvert le pot aux roses. Le tambour tourne et retourne les habits, les entremêlant. Les chaussettes solitaires finissent ainsi dans les pantalons, les poches et les coins des housses de coussins. Bernard et Madeleine vivent dans mon sèche-linge! Je ne nierai pas leur existence, mais serai plus finaude.

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽMagazine

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