Les draps de lit

Quand je change les draps des neuf lits de la maison, je me prépare comme un sportif d’élite. Au réveil commence la préparation mentale: je vais plonger dans les profondeurs de l’intimité de chacun. Chaque lit est un océan de trésors et j’y trouve les lunettes disparues, le jouet cassé, le livre emprunté à la bibliothèque qu’il fallait rendre ou, comme dans toutes les mers polluées, des déchets de papiers de bonbons.

Mes enfants grimpent comme des conquérants sur la montagne de draps sales alors que je me dirige vers mon armoire favorite. Comme Serena Williams aime ses jupettes de tennis, moi je frémis devant mon choix de draps. L’équipement de l’athlète est choisi en fonction de sa performance et bien sûr son utilité. Or l’utilité du drap, qu’il soit taie d’oreiller, drap de dessous, housse de matelas ou d’édredon, n’est pas négligeable. Le corps humain sécrète l’équivalent d’un verre d’eau par nuit de sueur et d’huile émises par la peau. C’est pourquoi depuis les temps anciens, l’homme protège sa literie et la change avec régularité. Avant la découverte de la soie, il n’y avait que le drap de laine, mais aujourd’hui qui aime les draps rêches préférera le coton, qui désire les draps chauds aimera la flanelle, qui veut des draps lisses choira du satiné et qui affectionne les matières nobles choisira toujours le lin. Toutefois, pour mes enfants ces choix techniques importent peu, car ils ont leurs préférences: le choix des couleurs et des motifs. Je connais celui qui aime les draps à rayures et celui qui veut la taie d’oreiller recouverte d’un arbre. Devant l’armoire je pense à chacun et je remonte les escaliers chargée comme un alpiniste de haut niveau lourd de son sac, portant plus de dix kilos de tissus.

Pour faire un lit à la nordique (le lit sur lequel une couette/duvet a remplacé la traditionnelle couverture de laine marron qui pique), il faut bénéficier de compétences athlétiques hors pair. Les bras s’étirent à la recherche des angles de la fourre et, sans des gestes précis acquis à force d’endurance,on risque de disparaître, étouffé dans le drap. Le corps se casse en deux pour soulever les matelas en tirant les élastiques du drap housse. On pousse, soulève, étire et secoue, encore et encore. Le résultat apparaît enfin dans sa géométrie humblement soignée: un lit bien fait.

J’ai changé de nombreux lits dans ma vie d’enfant, d’étudiante, de femme de chambre dans les hôtels et enfin de mère. L’effort démesuré que cela me coûte chaque fois ne peut être compensé que par une simple vérité mathématique: l’homme passe un tiers de sa vie au lit, la femme aussi. En faisait le lit de quelqu’un que j’aime, j’ai de l’impact sur un tiers de sa vie. Qui peut en dire autant?

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽMagazine

1 commentaire

  1. Merci de mettre en lumière ce geste si pénible lorsqu’on l’aborde mais rempli de tant d’amour lorsqu’il est accompli.
    Rempli de l’amour d’une mère pour ces enfants qu’elle chérie plus que tout au monde mais aussi l’amour d’une épouse pour son mari avec qui elle partage ce lit qu’elle prépare non pour elle-même mais pour le couple tout entier.

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