L’amitié de la glycine

Mon mari sait que lorsque je sors sur le balcon, ce n’est jamais pour l’accompagner dans sa cigarette de contemplatif bourru. Alors qu’il marmonne son désir de solitude, je me dirige, ensorcelée, vers l’extrême sud de mon balcon, sur lequel apparaissent finalement les bouts de la glycine. Je l’ai reçue et plantée il y a deux ans, et je traine tous les visiteurs vers sa verte présence. Ils sont patients, mais savent déjà que je mesurerai avec eux le chemin qu’elle entreprend et la vitesse de sa croissance.

J’observe émerveillée les tiges aériennes s’envoler dans les airs, respirant affamées le lieu où elles trouveront un support. Bien qu’autoportante quand elle devient volumineuse, la glycine fait partie des plantes qui ont besoin d’un appui pour développer leur formidable beauté. Les plantes grimpantes se divisent en effet en trois grandes catégories. Certaines doivent être palissées à tous les stades de leur vie (la rose par exemple),  dépendantes de l’ami puissant qui les attachera et leur donnera une contenance. D’autres grimpent dans leur autonome nécessité de survie, à l’aide de ventouses radicales qui détruisent tout sur leur passage (le lierre, la vigne vierge). Qui pourra interagir avec une plante qui se fait toute seule dans son indépendante autodétermination? Enfin, ma glycine (comme aussi l’aristoloche – cette autre plante dont mes enfants adorent le nom-) fait partie d’une troisième catégorie, en frôlant les risques des plantes décrites plus haut. Délicate et passionnée, elle semble inoffensive, nécessiteuse de support dans son jeune âge. Arrivée à un âge plus mûr, elle recouvre tuyaux et tuiles de sa créative invasion, pour détruire tout sur son passage si elle n’est pas structurée. Cette plante, originaire d’Asie se divise en de nombreux sous-groupes (les japonaises, les chinoises, celles qui fleurissent au printemps, ou deux fois, les blanches, lilas ou violettes) qui ont en commun ce fantastique élancement de vie téméraire sous la forme de branches inlassablement à la conquête, qui nécessitent des partenaires solides et compétents dans la taille hivernale. Des amis n’ont pas peur de radicalement tailler sa fantaisie. Toutes les glycines ont aussi en commun les bizarres haricots qui s’observent en fin d’été sur toutes les tiges, comme tant de cocoons. Cette plante fait en effet partie de la famille des ferbacées (comme le soja, les pois de senteurs et les petits pois). Elle semble vouloir se multiplier, et pourtant toute tentative du jardinier moyen de vouloir mettre en terre la graine de glycine  se voue à l’échec tant la coquille qui entoure les graines est dure.

La glycine est à l’image des rapports humains les plus fascinants et risqués. Nous sommes tantôt le support, attendant la grande beauté d’un ami extraordinaire, tantôt la glycine cherchant l’ami qui saura nous soutenir, nous valoriser et librement nous éduquer.

article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine

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