La bourse aux plantons

Dans les premières minutes de Wall Street, le film d’Oliver Stone sorti en 1987, les courtiers se rassemblent, la tension monte, 9h30 sonnent et la bourse s’ouvre dans une adrénaline communicative. En quelques secondes, le spectateur comprend que la vie de nombreux salariés et entreprises se joue dans les hurlements des courtiers qui s’échangent des valeurs. Il comprend aussi que tout cela le dépasse, comme un monde régi par des règles inconnues et devenu fou.

A l’origine des bourses d’échange, il n’en était pas ainsi. Je l’ai compris lors de ma visite au centre Pro Natura de Champ-Pittet (VD), où se tenait l’annuelle bourse aux plantons. Comme toutes les bourses, elle permet d’échanger la marchandise surnuméraire: autrefois, cela se passait sur la place du marché du village et on échangeait ses biens (son bétail contre du blé par exemple). Il en va de même pour les plantons; il est en effet facile de se laisser emporter par le plaisir de la pousse des semis et d’en produire trop. La bourse étant un lieu d’échange, il faut déposer ses plantons sur une table après les avoir savamment étiquetés. Chaque planton donne droit à un bon qui sert de monnaie d’achat pour prendre d’autres plantons. Comme à Wall Street, on attend le coup d’envoi et tout – ou presque – est permis. Il s’agit de choisir rapidement la marchandise en utilisant nos compétences (planton trop maigre?, terre trop sèche?, plante inconnue? Ai-je vraiment besoin de colerave?), de randir nos bons et de repartir plus riches qu’avant.

Bien sûr, dans le monde des jardiniers, on n’est pas courtiers. La tension n’est que latente, cachée sous des sourires polis. Mais elle existe, car le marché est un endroit féroce. Puisqu’il y a un bon d’échange, toutes les plantes ont techniquement la même valeur. Mais les jardiniers savent pourtant que le plantain ne vaut pas la tomate et que les plantons du monsieur à la belle moustache seront plus solides que les miens. Champ-Pittet offre un cadre idyllique, bien loin de l’activité frénétique du monde de la finance que nous aimons tous détester. Mais une bourse reste une bourse, lieu d’échange de valeurs.

En cours d’économie, on m’a enseigné que la valeur est définie par l’offre et la demande, mais aussi par le travail nécessaire pour la créer. La différence avec New York est peut-être là; devant moi je vois les mains sales des jardiniers qui, comme moi, ont créé une plante en partant d’une graine. Il a fallu du temps, de la patience, de la sagesse. Dans l’échange de nos regards se lit un peu de cette réalité humaine.

Article publié dans l’Echo Magazine logo-Echo-ombrŽ

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