Vers mes amours

 

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J’avais 17 ans lorsque ma mère, en ouvrant mon armoire, trouva le bac qui allait accueillir le serpent des blés que j’avais acheté en cachette. Horrifiée de la possibilité d’une cohabitation, elle me dit nettement: «C’est le serpent ou moi». Par cette injonction, elle mit un terme ma carrière d’éleveuse de serpents et un frein à mon amour pour les animaux rampants. Mais mon affection tapie est dernièrement resurgie en découvrant la possibilité du lombricompostage. L’eisenia foetida (littéralement ver eisenia fétide) est un ver unique. Son joli coloris tigré et son air translucide cachent cinq cœurs et une grande bouche. Capable de consommer en un jour son poids de déchets, il est adulte à huit semaines et se reproduit vite. Il aime les déchets végétaux, mais évite les aliments trop acides ou azotés (agrumes, oignons). Ces dernières années, ce petit animal est devenu le compagnon idéal de toutes les maisons qui désirent réduire les déchets (30% selon la promesse des vendeurs de lombricompost).
Je n’ai songé à rien de tout cela en achetant mon lombricomposteur sur internet. Le paquet est arrivé en quelques jours, accompagné d’un mode d’emploi simple. Il suffisait d’empiler des plateaux en plastique noir troués comme des passoires et de mettre les habitants et la nourriture dans un des plateaux. J’ai cherché mes nouveaux amis. Ils étaient là, parmi le mode d’emploi et les bacs en plastique, dans un sachet tout à fait ordinaire. J’ai plongé ma main dans la terre qui frémissait et les ai sentis se tortiller entre mes doigts. Ils étaient gracieux et délicats dans le terreau noir. J’ai fait le nécessaire et les ai laissés quelques se- maines, revenant avec les enfants et les amis soulever le couvercle. Très vite l’odeur était terrible et les moucherons proches. J’avais commis la première grosse erreur. Il faut en effet veiller, comme dans le compost classique, à l’équilibre précieux entre nourriture riche en carbone (feuilles, papier, carton, sciure) et la nourriture riche en azote (déchets de cuisine) ainsi qu’à la quantité d’humidité (pour qu’ils glissent). Enfin, j’ai remarqué que je devais couper en morceaux la nourriture trop épaisse comme les peaux de banane (bien sûr, ils n’ont pas de dents!). Au bout d’un mois de traitement «hôtel de luxe» dans ma cave, ils se sont mis à passer à travers les trous de la passoire en grimpant pour coloniser l’autre bac. A travers cette pulsion de colonisation, j’ai compris que j’avais rejoint l’élevage. Oui, j’ai fait du compost grâce aux excréments de mes vers. Mais la fascination qu’ils suscitent me fait comprendre pourquoi Darwin a dédié son dernier ouvrage aux vers (La Formation de la terre végétale par l’action des vers de terre, 1881). Est-ce que Darwin et moi aurions été aussi passionnés par les araignées? 

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