Le jardin dans le bol de fruits

Quel est ce jardin qui pousse dans ma maison sans être le bienvenu? C’est celui de mon bol où les fruits s’entassent les uns contre les autres. Alertée par l’odeur ou les moucherons, il m’arrive parfois d’y découvrir une nature morte en décomposition. Les fruits deviennent verts, certains se ratatinent, puis ils s’amalgament avant de disparaître dans une bouillie végétale. Certes, ce nouveau matériau est fertile et toute graine entrée par la fenêtre ouverte peut s’y déposer et y faire naître un jardin. Pourtant, je ne suis jamais le témoin du processus jusqu’à son terme, mes expériences scientifiques étant freinées par les protestations dégoûtées de mes enfants et de mes amis.

Dès le moment où ils ont quitté leur plante-mère, les fruits que nous mangeons ne cessent de se dégrader. C’est le propre de toute chose vivante que de flétrir, se ramollir et enfin mourir. Cependant, une fois les fruits arrivés chez moi et entassés, ils subissent l’influence de nombreux autres mécanismes. On pourrait les comparer à l’expérience du métro à Paris en plein été, quand se mélangent l’air vicié des galeries souterraines, les odeurs bizarres et l’humidité laissée sur les sièges par les autres passagers.
Si j’entasse les fruits, l’air circule mal et, puisqu’ils sont pleins d’eau, ils transpirent en se collant les uns aux autres. C’est là, dans les petits interstices humides, que s’incrustent les champignons opportunistes et leurs amies, les petites bactéries. Tous les acteurs de ce drame métaphysique sont réunis: les fruits, le climat, les prédateurs. La moisissure apparaît sous la forme d’un petit duvet vert qui forme ensuite de longs poils. Attirés par l’odeur, des moucherons volent en nuages au-dessus de la corbeille. Ils participent à la destruction de l’organisme vivant qui finit par disparaître.La nature du fruit modifie aussi le processus. La pomme et la banane, par exemple, produisent de l’éthylène, un gaz qui accélère leur mûrissement. Comme un voyageur passablement malodorant dans le métro, la pomme et ses semblables «respirent plus fort» dans le bol de fruits et passent leur gaz aux autres de manière contagieuse. Mais ce processus n’est-il valable que si les fruits sont entassés dans mon bol-métro? Il suffirait d’éliminer un des facteurs (l’humidité ou la chaleur), par exemple en mettant le bol dans le frigidaire, pour ralentir le processus.

Mais on ne peut pour autant l’empêcher. Il faut du temps pour qu’un jardin puisse surgir dans un coin de ma cuisine, mais rien n’échappe au cycle mort-décomposition-vie. A l’image des fruits flétris de mon bol, mon visage montre les signes caractéristiques de l’âge. Je n’aime pas y penser, pourtant je serai moi aussi, un jour, un jardin fertile.

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine de mars 2014

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