Le monde en Tupperware

Dans les six jours de la Création, Dieu a fait le cosmos: la terre et le ciel, le jour et la nuit, les animaux et les hommes. En 1753, Carl von Linné, fils de pasteur et grand naturaliste suédois, s’émeut devant le foisonnement des organismes vivants sur terre. Il entreprend donc de donner un sens à l’ordre divin, ce qui lui demande plus de six jours. Faisant sien le slogan de Tupperware, «chaque chose à sa place et une place pour chaque chose», il catalogue les organismes (plantes, animaux, pierres) en répondant à la grande question Tupperware: comment ranger des choses alors qu’elles ne se ressemblent pas? Il comprit que la boîte parfaite existait: ce fut l’espèce.
Une espèce est l’ensemble des organismes qui, se multipliant entre eux, produisent des organismes similaires capables à leur tour de se multiplier. Les chiens ne font pas des chats et les hydrangeas donnent des hydrangeas, mais ne se mélangent pas avec les roses; si l’âne et le cheval (deux espèces distinctes) conçoivent le mulet, lui ne peut pas se reproduire. Les espèces, selon Linné, sont regroupées en fa- milles: ce sont les genres. Et c’est là que le génie de Tupperware se vérifie. Il faut imaginer une boîte à pique-nique qui en contient une au- tre plus petite. Le genre est la grande boîte, l’espèce la petite. Par exemple, rubus(la ronce) dit le genre et fruticosus l’espèce. Ces deux mots latins mystérieux apparaissent sur les étiquettes des plantes. Ensemble ils forment la «nomenclature binominale», la combinaison de boîtes de chaque organisme. Avant les codes-barres kilométriques, la nomenclature binominale a rangé le monde naturel jusqu’à l’Homo sapiens avec une redoutable efficacité. Carl von Linné avait une capacité monumentale à regarder les organismes de près et à généraliser pour les mettre en boîte. On dit qu’à sa mort, il avait classifié plus de 18’000 organismes.
En jardinage, connaître le nom latin des plantes est un avantage et je me suis prise au jeu en ayant l’air érudite: dans mon jardin, j’ai un Juglans regia (noyer commun) ainsi que des Rubus fruticosus(ce nom latin me rappelant que les ronces sont porteuses de bons fruits).
Chacun de nous reçoit un nom qu’il porte de la naissance à la tombe et la tentation est grande de ranger le monde entier dans des boîtes Tupperware en croyant ainsi mieux le comprendre. Mais, comme disent les Anglais, il faut savoir think outside the box («penser hors de la boîte»). Car chaque plante est génétiquement différente de sa voisine. Et si tous les hommes appartiennent à l’espèce Homo sapiens, je vois de mes propres yeux combien de différences surprenantes repoussent les limites de la boîte. La classification est utile, mais elle ne dit pas l’essentiel. 

Article publié dans l’logo-Echo-ombrŽde janvier 2014

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