Le piquant des poivrons

En colonie de vacances, cet été, j’entendais deux mamans parler de notre sujet de prédilection: le rap port avec les enfants. La première, mère de huit enfants (!), se plaignait de trop hurler; la deuxième, mère de quatre enfants, lui répondait en riant: «Quand toi tu hurles, c’est comme quand moi je parle tant tu es douce». J’ai alors pensé à un sonomètre qui permettrait de mesurer les cris des mamans de manière à rassurer certaines d’entre elles.

Ceci pour dire que les instruments de mesure sont bien pratiques lorsqu’il faut se protéger de choix aléatoires ou de jugements hâtifs sur les produits et sur les gens. C’est le cas, par exemple, de l’échelle de Scoville, inventée en 1912 par le professeur du même nom. Elle me sure le taux de capscaïcine (la molécule responsable du piquant) dans les poivrons. En la découvrant sur internet, j’ai remarqué avec effroi que les piments de Cayenne que j’avais innocemment plantés dans mon potager valaient 40’000 sur l’échelle de Scoville alors même que la sauce Tabasco n’en vaut que 6’000! Quant au spray de défense qu’on nomme spray au poivre, et dont c’est le principe actif, il est coté à deux millions, soit 50 fois plus que mes piments. Pourtant, la plante de pi ment de Cayenne avait l’air si délicate et si fragile à côté des poivrons à l’étalage! La photo sur l’étiquette montrait des fruits ravissants au vert séducteur. Comme le de mandait le mode d’emploi, j’ai choisi un endroit ensoleillé, j’ai généreuse ment rempli le trou de compost et j’ai protégé le bas du tronc de la plante, car les poivrons, comme les piments, leurs cousins, n’aiment pas le vent. J’ai vu mes plantes former de petites fleurs blanches et inoffensives.

Le fruit naît de la fleur comme une cloque de couleur qui grossit et prend lentement la forme d’une tueuse sanguinaire. C’est alors que la plante développe ses compétences; le piquant est une conséquence de la nécessité de se protéger des prédateurs (oiseaux, champignons). Mais que dire de mes enfants, attirés par le vert charnu et brillant, ou par moi qui, inconsciente du danger, frottais mes yeux en les coupant comme de vulgaires poivrons? Pourtant l’échelle de Sco ville, qui ne figure malheureusement pas sur les étiquettes du supermarché, est arbitraire, et c’est là sa limite. Je l’ai constaté, éberluée, avec une amie originaire de Syrie qui a croqué mon pi ment de Cayenne comme un cornichon. Il en va pour les piments comme pour les cris des mamans. Si mes hurlements de mamma italienne ont pu décontenancer mes nombreux voisins, ils ne suscitent chez mes enfants qu’un haussement de sourcils indifférent. C’est peut-être l’accoutumance qui fait cela, pour les piments comme pour les cris maternels.

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