La peur de l’étrange Chayote

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Une personne m’est étrangère car tout d’elle me semble inconnu, parfois incompréhensible. Sa rencontre fait naître en moi un ensemble d’émotions contradictoires ; fascination pour la différence, étonnement, et inévitablement, difficulté dans l’approche. Il en va de même pour tout ce qui était inexploré et arrive désormais à ma porte, tant le monde devient petit, poussé par une envie de grandeur qui nous fait visiter des endroits inconnus, et goûter à des cuisines jusqu’alors mystérieuses tout en voulant rester résolument suisses.

Trois frères du même arbre sont arrivés chez moi le jour de mon anniversaire. Verts, grands comme ma paume et recouverts de piquants, l’amie qui me les donnait les a certifiés comestibles. Ils blessaient ma main et je résolus de les mettre dans le panier de fruits et d’attendre qu’ils manifestent un comportement susceptible d’être compris. La méfiance et la distance, premières alliées de l’homme qui se protège, m’ont fait attendre plus d’une semaine avant d’affronter une vraie recherche méthodique sur leur origine. A travers mon rapport avec ces organes végétaux étrangers, je redécouvre que mon intelligence me permet d’appréhender la différence et de pouvoir faire ce premier pas, le plus difficile. Sechum Edule, Chayote (ou Chayotte, Chou-Chou), voici le nom des courgettes piquantes qui ont frappé à ma porte. Ces fruits mangés aussi comme légumes sont originaires des zones tropicales où ils décorent plats sucrés et salés, et c’est par le biais d’amis siciliens que je découvre les propriétés de cette plante grimpante semblable à la vigne et au kiwi. En attendant, mes nouveaux compagnons se sont mis à bourgeonner et ne montraient aucun signe de pourriture. De la blessure qui les rattachait probablement à la plante mère, une nouvelle tige s’échappait, me tendant la main. Comment entrer en contact avec une plante dont le toucher provoque une blessure ? Comme des partenaires communiquant dans une langue inconnue, la créativité étant le maître mot des nouveaux rapports, j’ai mis mes gants pour rosiers. Sous les piques se trouvait une texture blanche et collante de rapide oxydation et un noyau comme celui d’un avocat.

Je pouvais alors les peler entièrement et les cuisiner dans un plat exotique. Mais le désir d’en connaître plus freina mon geste. La réalité veut, en effet, que la consommation clôture le rapport de l’homme avec la plante. La seule alternative se trouve dans la plantation, miracle de recommencement et continuité. J’ai donc interrompu à regret notre rapport naissant en ensevelissant mon nouvel ami (entier avec sa chair) dans de la terre pour plantes d’intérieur, humide et proche de la fenêtre. J’ai confiance qu’à sa renaissance je le reconnaîtrai, et continuerai avec lui ce que nous avons commencé. Car toutes les étapes de l’apprivoisement mutuel, ses blessures et sa temporalité sont nécessaires si l’on veut passer de la connaissance théorique de l’exotisme à l’ami véritable.

article publié dans l’logo-Echo-ombrŽmagazine

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